Le stéréotype de l’altérité dans la narration coloniale française. Par Badr Maqri

L’altérité se définit, en tant que concept anthropologique, en deux dimensions structurelles ; l’une est profonde, tandis que l’autre est superficielle.1 Et c’est en se référant à cette conception, que nous proposons une reconstruction du concept de l’altérité, dans l’objectif de développer des approches objectives du terme, (Indigènes)2, dans les récits français, écrits pendant la période coloniale.

Et c’est ainsi que nous nous proposions dans l’approche de ce thème, une narration de l’écrivain belge d’origine française, Léon Souguenet (1871-1938) :

(La Route de Timmimoun : Heures algériennes).3

  1. Déterminants terminologiques. 
    • La structure, synonyme d’un modèle organisationnel ;
    • L’image, synonyme de la manière par laquelle l’altérité est établie ;

1.3. La conception, synonyme de la manière par laquelle l’image de l’altérité est perçue  dans la raison de celui qui fait la projection ;

1.4. La reconstitution, synonyme d’un outil méthodologique qui peut nous assurer un équilibre anthropologique, entre l’ego Occidental et l’altérité Orientale. Le zénith de cette reconstitution, est la déconstruction de l’altérité Orientale, au sein d’un nouveau contexte, qui dépend de l’ego Occidental.

2. Énoncés de l’altérité dans le récit de Léon Souguenet.

2.1. (La mauvaise lecture) – (pp.19-24) :

« Que la lumière d’Afrique y est douce, comme si elle avait  caressé les verdures du Nord ». (p.24)

2.2. (La rive du Maure) – (pp. 25-32) :

« Je me dis, de Marseille à Alger, c’est un de ces voyages, où on se sent fier d’être français ». (p.26)

2.3. (La ville qui regarde la mer) – (pp. 33- 39) :

«  Alger, ville française … ». (p.34)

2.4. (Les pieds nus) –  (pp.41-45) :

« Dix ou vingt jeunes (‘arbi), ont conçu ce projet de porter, contre une modeste rétribution, le petit sac que j’ai en main ». (p.42)

2.5. (Le réveil) – (pp.57- 60) :

« L’Occident triomphal. L’Orient n’était plus, l’Orient  s’envola… ». (p.58)

2.6. (Paroles) – (pp. 61-66) :

« La question indigène est une question religieuse ». (p.65)

2.7. (Le rêve) – (pp.75-82) :

« Il me fallait éviter  les Arabes… ». (p.77)

2.8. (Petites villes) – (pp.99-104) :

« On résiste peut-être à l’armée française, on ne résiste pas à la civilisation française ». (p.104)

2.9. (La tente) – (pp.145-151) :

« Et je compris alors mieux, ce qu’il est dit du prophète, qui aima les femmes et les parfums ». (p.150)

2.10. (Le désert) -(pp. 161-167) :

« L’Islam et ses drapeaux et ses blanches Koubas et ses cimetières. L’Islam qui passe du sommeil à la volupté et à la mort ». (pp.164-165)

2.11. (Prière) – (pp.201-207) :

« Allah, Dieu lointain». (p.207)

2.12. (Regrets) – (pp.209-212) :

« Dans notre civilisation, dans nos luttes, (les musulmans) sont désarmés; ils sont d’avance vaincus ». (p.211)

2.13. (Servir) – (pp.253-259) :

« Liberté, Égalité, et pour l’euphonie, je crois, de la devise, on ajouta, Fraternité ». (p.258)

2.14. (Le sanglot de Grenade) – (pp.261-271) :

« Un jour, nous susciterons un témoin pour accuser chaque peuple ». Le Coran, XVI, 86. (p.261)

2.15. (La force) – (pp.297-303) : «Où vont les Français, ils portent la paix ». (p.300)

  1. La géographie abstraite dans le concept de l’altérité, chez Souguenet ?

La géographie de l’altérité est abstraite, et ne peut en aucun cas s’argumenter ni dans l’histoire, ni dans la géographie, l’ethnographie, ou le social.

Elle signifie chez Léon Souguenet, tout ce qui est changeable, modifié,  ou substitué au temps, à l’espace, à la civilisation et à la culture. Et c’est ainsi, que tout contexte objectif, qui fait référence à l’altérité, ne peut-être conçu, qu’en l’annexant à l’espace de l’ego, c’est-à-dire à l’Occident, en tant qu’accident politique, économique et socioculturel.

Le titre majeur de cet accident, selon Souguenet, est (l’Afrique Française). Et c’est ainsi que l’altérité devienne un cadre objectif porteur de tout ce que l’Occident rejette, et rassembleur de tout ce qui est différent à l’Occident. Ce n’est pas la géographie qui détermine l’Orient, mais plutôt l’altérité.

Il est net que l’altérité produite par le pouvoir colonial, n’est en fin de compte, qu’un pseudo-savoir, qui se transforme en outillage descriptif et méthodologique, en rupture complète avec la réalité des choses, d’où la cessation soudaine et marquée de l’accord, de l’harmonie qui existait entre des structures du pouvoir et des structures du savoir, qu’elles soient superficielles ou profondes.

On retient d’une manière distincte, dans la narration de Souguenet, que l’altérité s’élabore et se développe, par des outils descriptifs et méthodologiques, qui désignent et marquent, le pouvoir colonial.

Dans ce cas, la production du savoir ne peut-être conçue, qu’à travers un pouvoir et un savoir, qui créent l’altérité, dans le cadre d’un Orient créé par l’Occident, selon Edward W. Said (1935-2003). 4

Est-il absurde de rappeler que, l’Orient est tout ce qui se situe, en dehors de l’Occident ?

Identiquement, l’altérité dans le récit de Souguenet, n’est que le produit d’une raison égocentrique, qui vise la reconstruction de l’autre, après l’avoir repêché, du fait qu’il soit en principe, hors de l’histoire.

 

Notes:

1- Sous la direction de Jacques Fantino, « Identité et altérité: la norme en question : Hommage à Pierre-Marie Beaude », Coll. Centre de recherche «Écritures», Metz, Paul Verlaine; Éditions du Cerf, Paris, 2010, p.21.

2- Benjamin Stora, « La guerre des mémoires : la France face à son passé colonial », (entretiens avec Thierry Leclere), La Tour d’Aigues, Éditions de l’Aube, 2007, p.18.

3- Léon Souguenet, « La Route de Timmimoun : Heures algériennes », Éditions Oscar Lamberty, Bruxelles, sans date, 322 pages.

4- Edward W.Said, « Orientalism », Outledge-Kegan Paul, London, 1978, p.13.